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Pierre Muller Politiques Publiques Que Sais-Je Essayist

FIGAROVOX/CHRONIQUE - Des rubans blancs lors des César au projet de loi de Marlène Schiappa contre le harcèlement, Gilles-William Goldnadel passe en revue l'actualité du néo-féminisme, dont il dénonce les excès et les travers.


Gilles-William Goldnadel est avocat et essayiste. Il est président de l'association France-Israël. Toutes les semaines, il décrypte l'actualité pour FigaroVox.


Les Oscars, les Césars, le 8 mars - journée internationale des droits des femmes -ont donné radicalement la mesure de la victoire médiatique du nouveau féminisme.

Un Huron débarquant en Europe ou un Martien en Amérique aurait la certitude que la femme est aujourd'hui la victime impuissante de l'homme occidental.

Les artistes arboraient courageusement un ruban de couleur blanche, sans doute inconsciemment, pour expier la faute du mâle pâle. Dominique Besnehard était rappelé sévèrement à l'ordre pour avoir voulu virtuellement s'empêcher de gifler une féministe sexiste. Libération pour la journée consacrée pratiquait la discrimination tarifaire en faveur du sexe dont on ne sait s'il est désormais proscrit ou obligatoire de dire qu'il est faible.

Bref, un cyclone électronique nommé Harvey a déclenché une secousse sismique qui, de répliques politiques en répliques artistiques, fait encore trembler la couche tectonique de la planète médiatique.

Je veux dire ici que c'est désormais la question féminine qui a remplacé la question raciale pour accueillir et illustrer toute l'intolérance idéologique du prêt-à-penser névrotique.

Je pointe donc le féminisme radical - que certains appellent aussi nouveau féminisme - comme outil de tyrannie idéologique.

Encore ne faut-il pas oublier que le féminisme traditionnel n'était pas pour autant synonyme de tolérance. À côté et au rebours des lumineuses Simone de Beauvoir et plus tard Élisabeth Badinter et Sylvia Agacinski, d'autres féministes d'antan se sont tristement illustrées. Je renvoie, pour l'illustration, à l'excellent article publié par ma chère Annette Lévy Villard dans le Libération du 22 février 2014 et consacré à Antoinette Fouque. Cet article a été publié à nouveau le 8 mars à la faveur ou à la défaveur de la décision de dédier une rue dans le 20e arrondissement à la militante féministe.

Je sélectionne ce passage assez démystifiant: «Antoinette Fouque, enseignante devenue psychanalyste, entreprend sa marche vers le pouvoir en créant son propre groupe «psychanalyse et politique». Moderne, elle comprend la force du transfert freudien et n'hésite pas à prendre en analyse les jeunes militantes qui la rejoignent. Parmi elles, Sylvina Boissonnas, héritière d'une grosse fortune. Antoinette Foulque vivra dorénavant comme une milliardaire, de l'hôtel particulier du septième arrondissement aux magnifiques demeures en France et aux États-Unis, elle pourra financer sa maison d'édition des femmes et ses librairies. De drames en psychodrames, le MLF devenue propriété commerciale, se réduira à une petite secte mais le sigle et les éditions serviront à l'ascension sociale et politique de la cheftaine dont nous racontions déjà le culte hystérique dans un article de Libération («visite au mausolée du MLF», 9 mars 1983): «En sortant de cette exposition sur l'histoire du MLF on a l'impression d'avoir fait un court voyage dans la Corée du Nord de Kim Il-sung».Antoinette fera une carrière politique en se faisant élire députée européenne sur la liste de Bernard Tapie sans qu'on voie très bien le lien entre cet homme d'affaires et l'émancipation des femmes.»

La journaliste rappelle qu'Antoinette Fouque, la prosaïque, encensée de son temps et aujourd'hui célébrée par Najat Valaud- Belkacem et Paris avait déposé légalement et dans le secret la marque privée «MLF» «pour un usage politique et commercial».

Il semblerait que la conceptrice française du hashtag «balance ton porc» se situe strictement dans la lignée philosophique matérialiste d'Antoinette Fouque.

Je rappelle que Sandra Muller est la première femme à avoir nominativement dénoncé publiquement son porcin. Celui-ci est désormais promis à la gloire électronique éternelle. Aucun rapport hiérarchique ne liait les deux personnes de sexes opposés. Après une soirée cannoise bien arrosée, le masculin adressa au féminin le texto suivant: «tu as de beaux seins, j'ai envie de te baiser et de te faire jouir toute la nuit.» Compte tenu de l'accueil outragé, l'homme qui n'était ni poète ni buté, n'insista pas. Quant à la femme, pourtant majeure et vaccinée, elle se dit durablement traumatisée…

Quoi qu'il en soit de cette affaire privée qui n'aurait pas dû nous regarder, devenue depuis publique et judiciaire, on apprenait que Sandra Muller cherchait querelle à une plus véloce qui avait eu l'idée futée de déposer l'appellation porcine au registre des marques. L'esprit entreprenant d'Antoinette Fouque souffle décidément encore très fort.

En dépit de notre mansuétude bien connue, nous ne saurions non plus passer sous silence l'étrange contribution de la féministe progressiste Caroline de Haas à la cause des femmes. On sait que la dame, autrefois conseillère politique et électorale de Madame Duflot, exploite une entreprise commerciale en lien avec ses idées. Ceci qui n'a rien d'illégal, mais ce caractère décidément intéressé du combat féminin est décidément intéressant. On sait aussi que son évaluation statistique de ces «deux hommes sur trois qui sont des agresseurs» fera date dans l'histoire du sexisme chez les anti-sexistes patentées. Mais sait-on que la même dame, dont le combat emblématique est de réprouver la passivité ou l'indifférence devant le harcèlement et le viol était précisément Secrétaire Générale de l'Unef au moment même où harcèlements et viols étaient monnaie courante? On voudrait illustrer caricaturalement la distance intersidérale entre le dire et le fait chez les donneurs de leçons progressistes, qu'on ne trouverait exemple plus sidérant.

Reste l'institutionnelle Marlène Schiappa. Sa dernière foucade est de fulminer un texte légal pour réprimer les attitudes et propos sexistes. Un esprit chagrin pourrait y voir une énième loi d'affichage. Une disposition de circonstances. Un moyen commode de donner une vitrine sociétale progressiste à un gouvernement taxé de libéral.

Je crains d'être chagrin. Le texte de loi semble se faire attendre. Madame Schiappa, de son aveu même vise «la zone grise». Mais depuis quand réprime-t-on le gris? Les magistrats sérieux ont raison d'être inquiets. La loi, c'est noir ou blanc. Noir c'est un délit. Tout le reste est permis, du blanc transparent au gris foncé. Déjà dame Schiappa a fait discrètement retraite sur les regards appuyés.

Je parierais sur d'autres retraites anticipées.

La Garde des Sceaux, dans le même inquiétant esprit de démagogie, incitait il y a peu les femmes qui s'estimaient harcelées à saisir la justice et initiait même «la plainte numérique».

L'avocat qui signe cet article n'est malheureusement pas le plus mal placé pour affirmer que la paralysie judiciaire est aujourd'hui chronique. Et que l'institution n'est même plus capable de traiter dans des délais humains les plaintes des femmes violées.

Et l'on voudrait créer des incriminations aussi imprécises que fumeuses pour transformer sans doute la paralysie en thrombose...

Qui ne voit pas ici encore l'idéologie grandement dangereuse au service des ambitions narcissiques et petites.

J'écrivais en préambule que le néo-féminisme radical avait remplacé le pseudo antiracisme pour incarner l'idéologie médiatique névrotique. Voire.

Il n'est, en fait, qu'une de ses nouvelles versions relookées pour la mode, avec mise en place d'une nouvelle figure victimaire.

Le 8 mars dernier, Ali Khamenei, Guide Suprême de la République Islamique iranienne a célébré à sa manière la journée internationale des droits des femmes en opposant la «chasteté» des musulmanes à la «nudité» des Occidentales.

Aucune féministe institutionnelle n'a été émue par une telle déclaration, et notamment notre Secrétaire d'État à l'égalité entre les femmes et les hommes, ordinairement très réactive. Il est vrai qu'elle n'avait pas vu de sexisme à la Chapelle-Pujol. Madame Clémentine Autain était allée boire un verre dans le fameux bar PMU de Trappes pour démentir ainsi scientifiquement qu'il était interdit aux femmes. Quant à l'ineffable Caroline de Haas, plutôt que d'admonester le sexisme des migrants aux mains baladeuses, elle avait proposé ingénieusement d'élargir les trottoirs parisiens à l'esprit trop étroit .

Ainsi agit le néo-féminisme radical: les femmes d'Orient peuvent bien être voilées, violées, battues, séquestrées, excisées, lapidés, vitriolées. Aucune importance. Ces dames ont leurs porcins.

Le seul porc impur à saigner impitoyablement, c'est le mâle blanc d'Occident.

Il a fait couler déjà beaucoup d’encre avec Situation de la France,«modeste» essai comme il le qualifie lui-même. Il a été face à Alain Finkielkraut, en deux volets, dans le Figaro. Commenté durement par Pascal Bruckner dans les colonnes du Point, en débat avec le cardinal Gerhard Müller dans l’Obs… Certains l’ont jugé courageux, d’autres défaitiste, en tout cas Pierre Manent a surpris. Philosophe libéral catholique, disciple de Raymond Aron, il tend la main aux musulmans, ce que des ténors de gauche ne feraient pas au nom de la laïcité. Mais le fait-il vraiment ? Oui, mais si, et seulement si, les musulmans acceptent de passer un contrat social avec la nation, tout en rompant définitivement leurs liens politiques, économiques, financiers et culturels avec des pays islamiques perçus comme «dangereux» et «inquiétants». De vaillant essayiste, Pierre Manent défend, en fait, une bonne thèse de catholique de droite : le salut de la France passerait, selon lui, par un sursaut national et chrétien…

Vous partez du constat d’une scission entre Européens et musulmans, entre «eux» et «nous». Pourquoi appréhender l’islam comme un «problème» ?

Parce que c’en est un ! La première face du problème, c’est la méfiance réciproque. Méfiance des non-musulmans à l’égard des musulmans, et méfiance des musulmans à l’égard du reste de la société. Les musulmans ont tendance à rester sur leur quant-à-soi, gardant une position purement défensive et n’intervenant dans l’espace public que pour leurs affaires propres. Et pour se plaindre de l’«islamophobie». Du côté des non-musulmans, on ne sait parler que le langage de la laïcité. Les uns et les autres, nous sommes confrontés à la limite de la disposition collective dans laquelle nous sommes respectivement engagés.

L’appréhension des non-musulmans à l’égard des quelques millions de musulmans installés en France est avant tout déterminée par le fait que ceux-ci sont une partie du vaste ensemble du monde arabo-musulman - l’oumma, la communauté des croyants parcourue aujourd’hui de mouvements extrêmement destructeurs. Le problème majeur, c’est cette dépendance des musulmans français à l’égard de l’ensemble musulman. Leurs organisations sont largement influencées par leurs pays d’origine, en particulier l’Algérie et le Maroc. Leurs associations cultuelles et culturelles sont dépendantes financièrement de pays et d’organisations étrangères qui, parfois - je pense aux pays du Golfe -, ont une conception de la vie sociale ou personnelle très éloignée de ce que nous considérons comme juste.

Vous vous représentez les musulmans comme extérieurs à la société. Mais ce qui reste en silence dans ce livre, c’est toute cette vie commune qui existe malgré tout.

Précisément, il n’y a pas tellement de vie commune. On observe une extension et une consolidation d’îlots de sociabilité distincts. Certains quartiers, certaines communes, notamment dans le sud de la France, sont devenus parfaitement homogènes : boucheries exclusivement halal, présence dans la rue presque exclusivement masculine… Bien sûr, les musulmans étant très nombreux en France, les parcours varient énormément. Un nombre indéterminé d’entre eux est entré franchement dans la vie nationale. Je crois cependant que la cristallisation communautaire se confirme plutôt qu’elle ne tend à disparaître.

Selon vous, la laïcité est inadéquate pour faire coexister les différentes «masses spirituelles». Pourquoi ?

Au sens strict et originel du terme, la laïcité signifie la séparation de l’institution religieuse et de l’institution politique. L’Eglise ne commande pas à l’Etat, l’Etat ne commande pas à l’Eglise. Et l’école publique, ouverte à tous, est indépendante de toute influence religieuse. Puisque la laïcité a effectivement réglé un certain nombre de problèmes dans le passé, on s’imagine que nous pouvons l’appliquer à nos problèmes contemporains. Mais pour ce faire, nous en changeons le sens. Aujourd’hui, on voudrait faire de la laïcité un projet de société. On envisage une sorte de neutralisation religieuse de la société. Cette entreprise me paraît assez mal conçue. La religion est une chose sociale, elle s’exprime naturellement dans la société. Le projet de la rendre la plus invisible possible dans l’espace public nous engage dans une entreprise indéterminée et illimitée. Si l’on ne se contente pas de quelques mesures cosmétiques limitant les signes religieux dans l’espace public, si l’on entend parvenir à un «espace public nu» (et sans signes religieux) comme disent les Américains, on s’engage alors dans une entreprise qui a quelque chose de tyrannique.

En quoi consiste le compromis avec les musulmans que vous appelez de vos vœux ?

Le but est de permettre une participation plus complète et plus heureuse des musulmans à la vie nationale. Comment ? Il est entièrement légitime que la République interdise certaines conduites autorisées par l’islam, comme la polygamie et le voile intégral. Mais, en général, je suis sceptique sur l’efficacité d’une réforme des mœurs par la loi. Je crois davantage à une démarche indirecte qui inviterait les musulmans à sortir de leur quant-à-soi et à entrer vraiment dans la vie commune, ce qui aurait des conséquences sur leur manière de vivre. Je suggère alors que l’on soit moins vétilleux, moins en garde, par exemple contre leurs pratiques alimentaires, afin que les musulmans soient plus confiants dans la société où ils se trouvent maintenant, que soit facilité leur engagement dans l’aventure française, et que leur avenir soit du côté de l’appartenance à cette nation européenne qu’est la France.

Mais vous demandez aux musulmans des contreparties…

Il faut être exigeant sur l’aspect politique, c’est-à-dire sur l’indépendance organisationnelle, financière, intellectuelle, des musulmans français, ou des Français musulmans. Pour que les musulmans inscrivent leur vie dans l’espace français, les gouvernements doivent prendre certaines décisions. Depuis la constitution du Conseil français du culte musulman, il n’y a eu aucun progrès. Cette institution est largement décorative et n’accomplit pas ce que l’on attendait d’elle. Elle est d’ailleurs extrêmement opaque et divisée, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’inspire guère confiance ni aux musulmans ni aux autres.

Les musulmans ne peuvent pas vivre indéfiniment dans cette incertitude d’appartenance. Dans ce contexte, la question de la langue est décisive. Le français est la langue de la République : le gouvernement serait dans son droit en pressant les associations musulmanes d’être instruites par des figures d’autorité françaises, parlant français, et ne dépendant pas de pays étrangers. Aucun gouvernement français n’a encore pris de mesure sérieuse en ce sens. Ils sont plutôt tentés de sous-traiter la question de la formation des imams à un pays musulman «ami».

Le salut viendrait selon vous d’un sursaut national et chrétien, un programme qui paraît très réducteur et même anachronique.

Il est vrai que je prends très au sérieux la composante chrétienne de la France. Le langage public actuel tend à parler de la vie sociale uniquement en termes de droits individuels. C’est très réducteur car nous appartenons aussi à des groupes, à des formes de vie communes. Nous devons cerner plus précisément le caractère de cette France dans laquelle nos concitoyens musulmans s’inscrivent et dont ils doivent devenir les participants à part entière. On ne peut pas simplement dire que l’islam entre dans un pays laïc. Notre régime politique est laïc, mais notre pays est par ailleurs marqué par certaines traditions et par une longue et complexe éducation, dont le christianisme fait partie.

De même que nous avons décidé que la nation était derrière nous, nous pensons que la religion appartient au passé. C’est une double illusion. Evidemment, nous ne reviendrons pas à «la France toute catholique», mais dans la redéfinition constante de la communauté nationale, les religions, y compris le christianisme, auront leur part, proportionnelle à leur dévouement.

Si l’Europe et la nation sont toutes les deux fragilisées, pourquoi privilégier la nation ?

C’est la question fondamentale, indépendamment de la question musulmane. Ce que l’on a espéré longtemps de l’Europe n’advient pas ou advient de moins en moins. Cela fait des décennies que nous sommes supposés dire adieu aux nations. Néanmoins, comme le montre la crise migratoire, dès qu’il y a un problème sérieux, celles-ci reviennent au premier plan. L’essentiel de nos vies se situe toujours au sein des nations. Elles ne ressemblent plus guère à celles de jadis - elles sont moins sûres d’elles-mêmes, moins orgueilleuses - mais l’expérience politique déterminante reste nationale. C’est seulement dans cet espace que l’on peut conduire une éducation complète et partagée, jusqu’à trouver un chemin de perfectionnement commun. Le sentiment national est aujourd’hui malheureux et réactif. On se sent menacé par l’immigration, par la mondialisation, par toutes sortes de choses. Cette réassociation, à laquelle les musulmans prendraient part, et dans laquelle tous les Français redécouvriraient l’importance de l’association nationale comme cadre de production d’une nouvelle vie commune, me paraît être une perspective encourageante. Mais je ne prophétise pas.

Anastasia Vécrin , Léa Iribarnegaray

Situation de la France de Pierre Manent Editions Desclée de Brouwer, 173 pp., 15,90 €.